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     PEACE  LINES

     MESSAGERIES

    DE LA PAIX

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    Lettre de Liaison n°97

    2 octobre 2016 / 13 novembre 2016

     

    13 novembre 2016 : Un an après les tueries de Paris, de Saint-Denis, il est de plus en plus difficile de partager une information, des sentiments. Les esprits, les cœurs sont saturés, et un couvercle de plomb est tombé sur le pays avec l’état d’urgence. Pire peut-être : ceux qui viennent ne lisent plus rien, ne savent plus lire du tout. Les choses, il faut les dire, les mimer, pour être entendus – et encore. Le monde se coupe en deux : la partie écrite, refoulée, et la partie orale, qui seule a droit de citer. Il faut faire simple, et court. De plus en plus simple, de plus en plus court. C’est comme ça que le jihad avance… appuyer sur une gâchette ne demande pas beaucoup de réflexion, le moins possible.

    On aurait envie de crier : mais prenez donc un livre, bande de sourdingues ! réapprenez à lire ! ralentissez ! arrêtez-vous donc un peu, au lieu de vous précipiter sans cesse ! et coupez donc cette télé, cette radio ! mais il ne faut pas crier surtout – ça fait peur… et tous ont les nerfs à vif.

    Alors, prenons le risque, d’un texte d’un peu plus de 2000 mots, pour dire qui nous sommes encore.

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    Une quinzaine de membres fondateurs sont à l’origine des Messageries de la Paix (Peace Lines) en 1993-1994. 23 ans après, il en reste 6. Sept sont morts : Robert Louis (ex-déporté Nuit & Brouillard, Compagnon d’Emmaüs) en 2000 ; Nino Florio (notre « navigateur ») en 2006 ; Cédric Gervasi (un des tout premiers copilotes en Bosnie) en 2008 ; Jean McNair (notre « navigatrice ») en 2014 ; Janine Radanne (très présente dès l’hiver 93, participante au dernier convoyage en Bosnie) en 2015 ; Jean-Luc Roux (présent dès 1993) en 2016 ; Martin Gray (ex-combattant du Ghetto de Varsovie, déporté à Treblinka, auteur de Au nom de tous les miens…) en avril 2016. Trois nous ont quittés, Robert Z. en 2004 (notre ex-trésorier), pour différend « idéologique » et retrait communautariste à la mort d’Arafat, Pierpaolo C. (ex-trésorier après Robert) qui s’est replié sur une vision nationaliste du monde, et Alain C., qui s’est retiré du monde actuel pour se réfugier dans l’Histoire ancienne.

    Un quart de siècle derrière nous, sous nos semelles. Et la « guerre perpétuelle » devant. Les membres fondateurs sont, par définition, irremplaçables. L’émotion de l’absence des disparus s’est installée à demeure. En continuant, nous pensons à eux, aux réactions qu’ils auraient, à ce qu’ils diraient.

    Robert Louis est celui qui nous a fait connaître l’abbé Pierre, dans sa retraite d’Esteville, l’été 94. De là, du bureau de l’abbé Pierre, fut lancée notre première campagne, pour la Bosnie, le 15 août 1994. Sans lui, nous serions partis sur de tout autres bases, mais lesquelles ?

    Nino était, dès le début, en 2003, très conscient de l’extrême nocivité de l’aventure militaire américaine en Iraq. Alors, il prêchait dans le désert. Nino, rendu aveugle dans une collision avec une voiture qui n’avait pas respecté un stop, voyait les choses, bien mieux que la plupart d’entre nous.

    Cédric, camionneur chez l’Outilleur Auvergnat, n’avait pas son pareil pour organiser les caisses, les stocks de livres pour la Bosnie. Homme d’ordre et de méthode, il nous manque forcément.

    Jean (Jeane), dévouée corps et âme aux enfants des quartiers pauvres de Caen, a longtemps été l’inspiratrice de notre non-violence fondatrice. Ex-Panthère Noire exilée en France avec Melvin son mari (vous trouverez leurs éléments de biographie facilement), elle représentait mieux que personne l’idéal de coexistence pacifique incarné par Martin Luther King.

     

    Janine, ex-proviseur des lycées Paul-Eluard et Carnot, fut l’âme qui nous réchauffait le cœur durant le dur hiver de 1993 en Bosnie. Sa douceur était merveilleuse, son soutien sans faille.

    Jean-Luc, opticien à Sézanne, ne croyait à rien, mais il était là, avec nous, et il l’est resté, jusqu’au bout de sa route difficile.

      Martin n’était pas membre des Messageries (son nom ne figure pas sur les registres), mais c’est de chez lui à Tanneron qu’est parti notre deuxième véhicule (la première camionnette, avec Olivier Cabaret) en décembre 1993, et il fut l’un des soutiens les plus forts de notre campagne actuelle Ouvrez les Portes. Martin, avec sa voix rocailleuse et chaude, était ce phare constant dans la nuit des épreuves : il répondait toujours aux appels.  

     

    A la mort de Brian Jones, en juillet 1969, Mick Jagger avait lu ces vers de Shelley, dans Hyde Park, devant près de 300.000 personnes, consacrés à Keats :

    « Paix, paix ! il n’est pas mort, il ne dort pas

    Il s’est éveillé du rêve de la vie

    C’est nous, perdus que nous sommes dans des visions tumultueuses,

    qui poursuivons avec des spectres un combat douteux… »

    Le combat que nous menons pour la paix entre Israéliens juifs et Palestiniens musulmans peut sembler douteux à certains (les trois qui nous ont quittés, et bien d’autres) mais le pessimisme lyrique de Shelley n’est pas le nôtre. Seul le premier vers résonne vraiment :

    Paix, paix ! ils ne sont pas morts… Robert, Nino, Jeane, Janine, Martin, Cédric, Jean-Luc… ils ne dorment pas dans nos coeurs, non plus que nous ne dormons face aux épreuves tumultueuses de ce monde. Ni la peur ni la douleur ne nous consument au jour le jour, pour reprendre Shelley.

    Conscients de cette chance extraordinaire d’avoir été entourés de géants à la naissance des Messageries : Robert Louis et l’abbé Pierre, Martin Gray, Jeane et Melvin McNair, Nino Florio… nous portons dans nos pensées et notre action continue leurs visions, leur philosophie, faites de fraternité et d’action sans relâche – ou bien nous les aurions oubliés, silencieusement reniés.

    L’abbé Pierre et Robert, Martin, Jeane, Nino, Janine, Cédric, Jean-Luc, ne sont pas morts : ils vivent en nous et en nos engagements, et le dialogue avec eux est sans fin.

     

    Avec le recul, c’est assez clair : il y a ceux qui croient à la mort : à l’inexistence de l’âme, de l’esprit, et ceux qui n’y croient pas. Pour les uns, le décès est sans appel, et l’œuvre meurt avec le corps, la plupart du temps. Pour les autres, « la mort n’est pas le terme », comme chante Bob Dylan (Death is not the end).

    La Roue tourne, sans trêve. Morts et naissances se succèdent, sans répit. Plus de naissances que de morts (sauf en temps de guerre). La Roue tourne, et c’est sans cesse le carrousel de l’ombre et de la lumière, du jour et de la nuit… Dans la nuit, et face aux trépas, nous allumons nos bougies de permanence et de fidélité. De jour, nous oeuvrons, sans discontinuer, pour ce que nous croyons juste et nécessaire, sur les chemins balisés par nos aînés, l’abbé, Martin, Jeane, Nino…

       Vous allez vous demander pourquoi cette réflexion, soudain, un mois avant la traditionnelle Fête des Trépassés ? C’est que nous venons d’apprendre, fortuitement, le décès d’Anne-Marie Delcambre, qui enseignait l’arabe dans le lycée où Janine Radanne était proviseur dans les années 80-90.

    Si vous voulez savoir qui était Anne-Marie Delcambre, ce qu’elle pensait, à quoi ressemblait sa voix, il suffit de vous reporter à une interview sur une radio québecquoise en 2012 « je voudrais parler d’une chose très importante, qui compte énormément pour les musulmans… », disponible sur YouTube, sous le titre « Anne-Marie Delcambre fait la lumière sur l’islam »  :

    https://www.youtube.com/watch?v=WPqOmN6uOUc

    Anne-Marie Delcambre était sans doute connue pour ses passages à Bouillon de Culture, à C dans l’air, et dans d’autres media, lorsqu’il était question de l’Islam, en raison de ses titres, de sa connaissance de l’arabe, des années qu’elle avait passées au Liban, mais pour le plus grand nombre, elle reste inconnue. Elle n’était pas membre des Messageries, d’ailleurs aucun d’entre nous ne connaissait ce qu’elle avait publié, dans les années 90. Trois d’entre nous l’ont côtoyée, seulement, sans savoir qui elle était au juste. Et c’est ce qui est extraordinaire, encore : « la lumière ne se fait que sur les tombes » ? (Ferré). Anne-Marie Delcambre est morte, le même mois que Michel Tournier, en janvier 2016.

    Et pourtant, elle laisse derrière elle une somme impressionnante de recherches, de relevés, d’analyses, de constats. Si son interview au Québec vous interpelle, il faut lire d’elle L’islam des interdits (Desclée de Brouwer, 2003), et encore La schizophrénie de l’islam (ibid., 2006). Son livre sur Mahomet, La parole d’Allah (Découvertes, Gallimard, 1999) fait par ailleurs autorité.

    Death is not the end : la mort n’est pas le terme… Les caisses d’outils qu’Anne-Marie Delcambre nous transmet en témoignent, aussi longtemps que des êtres humains auront le goût de lire, de chercher.

    Ces outils nous sont urgemment précieux pour nous orienter dans nos rapports (de plus en plus difficiles en France, après l’Algérie des années 90) avec un nombre croissant de musulmans, d’islamistes. Notamment dans notre travail en Palestine et en Israël, mais, douloureusement, ici même, sur le territoire de l’Hexagone, et en Belgique.

    Comment un milliard et demi de musulmans peuvent-ils coexister avec autant de chrétiens, un milliard d’athées, un demi-milliard de bouddhistes, quinze millions de juifs, et toutes les autres formes de croyance et d’incroyance ?

    Comment oublier la Seconde Intifada en septembre 2000, à Jérusalem, et le 11 septembre 2001 à New-York et Washington, comme portes enfoncées du 3ème millénaire ?

    Pour nous, messagers de paix, il n’y a jamais eu de trêve depuis 1993, notre engagement en Bosnie ! Pas plus dans les Balkans qu’au Proche-Orient.

    Notre force principale, à rappeler encore, vient des Prix Nobel qui nous soutiennent, depuis 1995, et des parlementaires européens qui les ont rejoints. Mais les nombres seuls (70 Nobel, 250 parlementaires européens en 2016) ne suffisent pas.

    Notre travail de compréhension du monde où nous vivons, de tri des informations, continue, jour après jour. Tous rivés à cette planète qui se réchauffe dangereusement d’année en année, avec des conséquences monstrueuses pour toutes les populations concernées : des centaines et des centaines de millions d’hommes et de femmes, sur tous les continents, nous tenons le modèle de développement militaro-industriel pour principal responsable des catastrophes qui se succèdent (incendies gigantesques, guerres, inondations, cyclones…).

     

    Les 12 Brigands Mondiaux

    Il  faut connaître le tableau des douze principaux exportateurs d’armements au monde.

    En 1er, sans surprise, les Etats-Unis, dont les profits de guerre s’élèvent à plus de 10.000 millions de dollars pour 2014. Suivis par… l’Union Européenne et la Russie ex-aequo, à hauteur de 6.000 millions, puis la Chine en 3, pour 2.000 millions. Non l’Union en tant que telle, mais certains composants (ou ex-) : en 4, les Anglais ; en 5 ex-aequo les Français et les Allemands ; en 7 : Israël, au même niveau : 1.100 millions. En 8, ex-aequo, Espagnols et Italiens (800 millions). En 11 : les Hollandais (600). En 12 : les Suédois (400).

    Vous comprendrez, à partir de ces chiffres, qu’il ne nous soit pas facile d’être entendus…

    On remarque l’inexistence de pays islamiques dans cette course continue aux armements, à l’apocalypse climatique – exception faite de la Turquie, qui vient après la Suisse, pour 300 millions de dollars. Cherchez-à-qui-profitent-les-massacres…

    Dans le même temps, la volonté d’hégémonie islamique des musulmans issus du wahabbisme d’Arabie Saoudite (qui a d’abord mis l’Algérie à feu et à sang dans les années 90) se répand du Pays de Galles en Chine, du Soudan au Mali, avec la lutte armée comme credo et vecteur.

    Deux fléaux asymétriques, qui rendent ce monde plus mortel que de normale, et si souvent irrespirable : polarisé, exacerbé, soumis à une tension conflictuelle de propagandes binaires qui ont toutes en commun la prétention au monopole de la vérité, de la « sécurité ».

     

    Alors ?

     

    Nous ne perdons pas la mémoire. Ni de ceux qui sont partis avant nous, ni du long chemin parcouru.

    Nous ne sommes ni des crieurs du salut (politiques ou autres), ni des faiseurs de miracles.

    Lorsque nous nous sommes engagés en Israël/Palestine, voici 16 ans, à l’automne 2000, c’était avec la même innocence, mêlée d’ignorance, qu’en Bosnie en 1993, en Algérie en 1997.

    En Bosnie, nous sommes restés 4 ans : de 1993 à 1996.

    En Algérie, 2 ans : 1997-1998.

    Dans les deux cas, jusqu’à ce que les armes se taisent.

    Sans illusions, conscients du rôle crucial des Forces de Protection des Nations-Unies en Bosnie, et de l’Armée Nationale Populaire en Algérie.

     

    La guerre (toute guerre est une guerre civile, sur le modèle américain du 19ème siècle : 600.000 morts, ou européen du 20ème : 80 millions de morts) est toujours graduelle. Passé un seuil de non-retour, il est vain de penser l’arrêter par la seule force des idées, des paroles contre les armes. Notre travail est en-deça de ce seuil. Ici même, maintenant.

     

    L’état d’urgence instauré en République Française, et prolongé sine die, ne se délègue pas. Il est avant tout une affaire personnelle, et intime. De nos choix de vie et actes concrets pour la coexistence dépend la suite. Il faut herser comme on a labouré, dit la sagesse paysanne.

     

    Sur notre chantier premier israélo-palestinien, nous avons moins de 10.000 morts à déplorer en seize ans. Contrairement à certaines idées reçues, répandues à tort et à travers, c’est bien d’une coexistence entre juifs et musulmans, chrétiens, et autres, qu’il s’agit entre la Méditerranée et le Jourdain – comme en témoigne l’existence du réseau de super-marchés Rami Lévy en Cisjordanie, où se pressent quotidiennement Palestiniens et Israéliens, côte à côte, ou bien la représentation à la Knesset israélienne à Jérusalem de 13 parlementaires arabes (sur 120).

     

    Depuis 2011 (Libye), 2013 (Mali), 2014 (Syrie), 2015 et les prémices d’octobre 2005, s’est ouvert un second « chantier », sous nos pas, en France même, qui expose ce pays aux interventions militaires à l’extérieur (Libye, Mali, Centrafrique, Syrie), aux attentats à l’intérieur (Paris, Saint-Denis, Nice, Rouen).

     

    Pas une « surprise » pour ceux d’entre nous qui ont découvert le visage des djihadistes en Bosnie l’hiver 93 puis en Algérie quelques années plus tard. D’où l’intérêt des textes d’Anne-Marie Delcambre. Reste à empêcher que le feu s’étende, tant dans l’intérêt de la minorité islamique que dans celui de la majorité, chrétienne et athée pour l’essentiel.

     

    Entre la paix (menacée) d’une coexistence quotidienne et les flammes de la guerre (civile) que certains nous prédisent, il faut choisir. Nos libertés ne se défendront pas par soldats et gendarmes interposés seulement – ou bien ce sera trop tard. C’est à chacun de nous qu’il revient de défendre non-violemment et fermement, pas à pas, les convictions qui sont les siennes, pour que prévale le minimum d’harmonie qui rend la vie en société possible, supportable.

     

    L’état d’urgence, il est désormais en chacun de nous.

    En chacun, les paroles de jugement et d’exclusion, ou de compréhension et de dialogue…

     

    Ce n’est pas le moment de se replier, de se terrer, s’enterrer. Après le fracas et le deuil, vient le temps de la reconstruction, de la réorganisation, de l’espérance combative. Debout, droit devant.

    Pour nos libertés perdues, pour la fraternité oubliée, pouvoir encore se rencontrer, se retrouver, humains.

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