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    Lettre n° 113 - Décembre 2021 - Début 2022

     

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    Lettre n° 113 - Décembre 2021 - Début 2022

     

     

    Lettre de Liaison n° 113

    Fin décembre 2021 – Début 2022

     

    Fin 2021, nous avons perdu un ami si précieux… unique, véritablement.

    Desmond Tutu, né en Afrique du Sud en 1931, mort au Cap, le lendemain de Noël 2021.

    Pour nous, et bien d’autres, il était « The Arch », simplement. Our beloved Arch. The Arch : l’Arche (pour Archevêque). On oubliait en lui l’archevêque – chrétien de rite anglican, donc marié, père de famille – pour ne voir que l’homme, extraordinaire d’intégrité, de foi, de joie de vivre, de force.

    Il était notre phare, notre moteur premier aussi.

    Sur les sept campagnes pour la paix que nous avons menées, de 1995 à 2019, en Bosnie, en Algérie, en Israël-Palestine, il était toujours en tête, parmi les tout premiers à signer, à soutenir de sa caution. Lorsqu’ils voyaient son nom, les autres suivaient sans hésiter.

    Lui, et le Dalaï Lama, l’Irlandaise Mairead Maguire, et sa « jumelle » Betty Williams aussi.

    Les Nobel de la Paix. Ceux dont la voix était entendue, et respectée, dès notre première campagne, l’Appel de Zenitsa-Sarajevo, cosigné par la veuve de Martin Luther King, Coretta Scott King, par Mère Teresa, Elie Wiesel, le Dalaï Lama, Desmond Tutu bien sûr, les présidents Gorbachev, de Klerk, Perez Esquivel, Arafat, Rabin juste avant son assassinat…

    http://www.peacelines.org/bosnia-1993-1996-c24711616

    Il y eut aussi, dix ans après, l’Appel Nobel contre la terreur et pour le sens commun, soutenu par onze Prix Nobel, et des personnalités étonnantes : les astronautes Edgar Mitchell (Apollo 14, il a marché sur la lune), Russell Schweickart (Apollo 9), Jean-François Clervoy, Umberto Guidoni, et aussi l’apnéiste Loïc Leferme, le bluesman John Mayall, Maud Fontenoy (les océans à la rame), Isabelle Adjani…

    http://www.peacelines.org/israel-palestine-2000-2014-c24800090

    Alors, la mobilisation pour la paix avait tout son sens, toute sa portée.

    Mais l’horreur n’allait faire que croître, à la charnière des millénaires.

    Avez-vous oublié les bombardements de Belgrade, capitale européenne, à 1450 km de Paris, par l‘OTAN, en 1999 ?

    Les 21 et 22 avril 1999, à Rome, il y eut une réunion de sept Nobel de la Paix : les présidents Gorbachev, de Klerk, Peres ; Betty Williams, David Trimble (Premier Ministre d’Irlande du Nord en 2001), Joseph Rotblat, et Rigoberta Menchu, pour dénoncer l’intervention militaire occidentale en Serbie. Les media étouffèrent totalement l’initiative. En Italie comme en France et ailleurs.

    En octobre 2000, les Palestiniens se soulevaient (Seconde Intifada), la « Terre Sainte » se mettait à brûler. Notre troisième campagne rassembla 31 Prix Nobel, dont 4 de la Paix. Le Dalaï Lama encore, François Jacob, Jean-Marie Lehn, Christian de Duve, les allemands Klaus von Klitzing, Robert Huber, Günter Blobel, chez les scientifiques…

    http://www.peacelines.org/israel-palestine-2000-2014-c24800090

    En vingt ans, nous avons organisé cinq campagnes avec les Nobels, pour la paix entre Juifs et Arabes. La plus importante, Open the Doors !, de 2014 à 2019, avec 77 lauréats et jusqu’à 414 députés du Parlement Européen.

    http://www.peacelines.org/open-the-doors-campaign-2015-2019-c25456496

    Le conflit israélo-palestinien est devenu inaudible depuis 2020, avec la crise mondiale du coronavirus, et l’évolution en profondeur des rapports entre nations au Moyen Orient, et dans le monde arabe – grâce aux Accords d’Abraham. La guerre américaine en Irak, puis la guerre civile en Syrie, la naissance de l’Etat Islamique, les expansionnismes turc et iranien ont déplacé les lignes, durablement. Le monde des années 2020 n’est plus celui du début du siècle. Impossible de comprendre ce qui se passe actuellement, en 2022, si l’on n’a pas en tête clairement les trois décennies qui ont précédé – de 1992, la dislocation violente de l’ex-Yougoslavie, à maintenant, cette lente dislocation de l’Ukraine.

    La Seconde Intifada palestinienne dura cinq ans, de la fin 2000 au début 2005. Trois mille Palestiniens et un millier d’Israéliens en ont payé le prix mortel. Mais, dans cet intervalle de cinq ans, deux cataclysmes se déclenchent.

    • Le 11 septembre 2001, les avions de ligne jetés par les kamikazes d’Al Qaeda contre New York et Washington, avec trois mille victimes. Peu après, la réaction américaine, avec l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan, jusqu’en 2021. Rappelons qu’Al Qaeda est née en 1988, métastase de la « vengeance » américaine contre les soviétiques en Afghanistan (guerre de 1979 à 1989), et qu’elle s’est développée en Afghanistan à partir de 1996, renforcée par une réaction radicale à l’installation militaire américaine en Arabie Saoudite durant la première Guerre du Golfe, en 1990.
    • Le 20 mars 2003, les américains envahissent l’Irak, sous le nom de « Liberté irakienne », et l’occupent militairement, près de neuf ans durant, jusqu’en 2011, avec pour conséquence, entre autres, la naissance de l’Etat Islamique en 2006. On compte près de 5.000 morts américains, de 100.000 irakiens à un million, selon les approches. Voir le film de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, sur les rapports entre ces deux cataclysmes, 2001 et 2003.

    Avez-vous oublié les bombardements  de Baghdad, en 2003 ?

    L’Etat Islamique, dont les cadres se sont forgés dans les camps de prisonniers, a depuis essaimé de Somalie au Mali, et du Yémen au Nigeria… En 2007, le dernier groupe djihadiste en Algérie fait allégeance à Al Qaeda, et devient Al Qaeda au Maghreb Islamique…

    La guerre civile algérienne, de 1991 à 2002, en dix ans, a fait plus de 150.000 morts.

    Rappelons qu’Osama Ben Laden était présent en Bosnie, en 1994.

    On le voit, quand bien même les fils de l’écheveau se recoupent tous, de l’Afghanistan des années 80 à celui de maintenant, au centre de la toile deux « acteurs » sont tragiquement complémentaires l’un de l’autre : les Etats-Unis et la galaxie djihadiste.

    Cela aurait-il pu s’arrêter en 2011, avec la fin de la guerre américaine en Irak ?

    Les Etats-Unis quittent officiellement l’Irak fin 2011, mais entretemps ils ont fourni la logistique d’une autre intervention militaire menée par les français et les anglais, cette fois contre la Jamahiriya libyenne.

    Etonnante Jamahiriya libyenne du régime Gaddafi, qui est classée 53ème à l’Indice de Développement Humain en 2010 – premier pays d’Afrique au plan économique et humain, loin devant l’Algérie (84ème), l’Egypte (101ème), l’Afrique du Sud (110ème), le Maroc (114ème), le Nigeria (142ème), le Sénégal (144ème), le Mali (160ème)… mais aussi devant l’Arabie saoudite, le Mexique, la Russie (65ème), l’Ukraine (69ème), l’Iran, le Brésil, la Chine, l’Inde !

     - https://hdr.undp.org/sites/default/files/hdr_2010_fr_complete_reprint.pdf

    Pourquoi ont-ils détruit la Libye en 2011 ?

    En 2018, la Libye était retombée au 110ème rang de l’Indice de Développement Humain, entre l’Ouzbékistan et l’Indonésie, au même niveau que l’Afrique du Sud, le Viet Nam, la Palestine, l’Iraq.

    Avez-vous oublié les bombardements français de Tripoli, à 2.000 km de Paris, en 2011 ?

    Dans les mass media occidentaux tournent en boucle des images de ruines en Ukraine, depuis deux semaines.

    Il y aurait, en somme, les bons bombardements, et des mauvais ?

    Les bons, Belgrade en 1999, Baghdad en 2003, Tripoli en 2011.

    Des mauvais, Marioupol, en 2022.

    NON. Tout acte qui porte atteinte délibérément à l’intégrité physique, à la vie des êtres humains, qu’il soit le fait d’un terroriste kamikaze ou d’un pilote de bombardier est, dans son intention et par essence, criminel.

    Et les discours de justification, au mieux sont pathétiques, au pire ignobles.

    Etait-il de bons rebelles en Libye, de mauvais en Ukraine (ceux qui ont appelé les Russes à leur secours) ? De bonnes cibles à Baghdad , Belgrade, de mauvaises à Lviv ou Kharkiv ?

    Le sang qui coule des brancards est-il d’un autre groupe que les nôtres ?

    Fin 2001, peu de temps après les attaques sur Manhattan et Washington, des Prix Nobel de la Paix se réunissent trois jours à Oslo, leur capitale, pour se prononcer sur la réaction américaine. Aussitôt, ils sont une poignée à affirmer fortement la philosophie ultime d’Einstein : « la paix ne peut pas être sauvegardée par la force, on ne peut l’atteindre que par la compréhension ». Parmi eux, Desmond Tutu, le Dalaï Lama, Perez Esquivel.

    Singulièrement, cherchez aujourd’hui leur déclaration sur un moteur de recherches, vous ne la trouverez pas – de même que vous aurez bien du mal à trouver quelque trace que ce soit de la réunion des sept Nobel de la Paix à Rome en 1999.

    Le seul article disponible - https://www.dawn.com/news/9810/us-warned-against-attacking-other-states-nobel-laureates-deplore-afghan-war - mentionne la formule de Desmond Tutu :

    Might is not right. La force n’est pas le droit / La force n’est pas bonne.

    « S’il est totalement répréhensible que des civils soient pris pour cibles à New York et Washington, comment pourrions-nous possiblement dire que cela ne s’applique pas ailleurs dans le monde ? »

    La position de Desmond Tutu n’est toutefois pas partagée par Elie Wiesel et d’autres. Pour Wiesel, il faut « d’abord éliminer le terrorisme, ensuite organiser une conférence internationale pour en analyser les causes. »

    Tirer d’abord, discuter après ?

    En tant qu’organisation non gouvernementale, humanitaire, dont les piliers sont la non-violence absolue et le non-jugement, confrontés depuis 1993 à des conflits d’une totale violence, guerres civiles en Bosnie et en Algérie, guerre territoriale et religieuse en Israël-Palestine, nous avons été témoins, en Bosnie Centrale et par suite, de la nécessité (pour la Force de Protection des Nations Unies, en Bosnie Centrale) de tirer rapidement, et de s’en tenir là, de même qu’en Algérie (pour l’Armée Nationale Populaire algérienne, en protection de la population et du pays, menacé de passer sous la férule d’un islam totalitaire).

     

    On peut bien rêver d’un monde où les Américains n’auraient pas financé les racines du jihad en Afghanistan dans les années 80… où ils n’auraient pas envahi l’Irak en 1990 et en 2003, l’Afghanistan en 2001… où ils n’auraient pas soutenu l’entreprise franco-anglaise de destruction de la Libye en 2011… Dans ces trois cas, Afghanistan-Irak-Libye, avec les conséquences funestes que l’on sait.

    Nous avons choisi de ne pas aller en Irak dans les années 2003-2010.

    De ne pas aller en Afghanistan, entre 2001 et 2021.

    Non plus qu’en Libye entre 2011 et maintenant.

    En 1999-2000, nous ne sommes pas intervenus en Serbie.

    Notre seul voyage au Kosovo fut un échec : le mal avait déjà été fait. L’ « épuration ethnique » des Serbes du Kosovo avait déjà eu lieu. A Prishtina, la capitale, sur 40.000, il en restait à peine deux centaines, sous protection militaire de casques bleus.

    Les activistes humanitaires que nous sommes connaissent les mêmes limites que des soldats du feu. Lorsque l’incendie et les vents sont trop forts, les hommes se retirent.

    Dès sa création, au cœur du conflit en Bosnie, notre organisation avait eu le bon sens de mettre des limites géographiques concrètes, claires, à notre capacité d’action. Notre étalon était la contenance d’un réservoir de camionnette. En zone de guerre, pas de stations service, il fallait emporter avec nous des bidons de gazole pour en revenir.

    A la fin de la guerre de Bosnie, début 1996, il nous avait été demandé si nous allions en Tchetchénie. Notre réponse : Sarajevo était à 1.800 km de Paris. Grozny est à plus de 4.000 km par la route. Nous n’irons pas à Grozny.

    Notre seule exception à cette règle logique, logistique, reste Israël-Palestine, où il faut bien se rendre en avion. Longtemps, nous nous sommes focalisés sur cette charnière entre les continents, et puis il a bien fallu admettre que, tandis que nous avions le regard braqué sur la dite charnière, c’était tout le cadre de la porte qui brûlait : Irak, Syrie, puis Libye.

    Enfin, à partir de 2012-2015-2016 (les attentats de Toulouse, Paris, Nice, Bruxelles), il a fallu ouvrir les yeux au plus proche : c’est sur notre seuil que l’horreur se répandait désormais.

    Les mass media, qui portent bien leur nom, auront beau dire, auront beau marteler, nous n’irons pas à Kiev, qui est à 2.400 km de Paris. Non plus que nous ne sommes allés à Grozny.

    Claude Lanzmann, l’inoubliable réalisateur de Shoah, mettait en garde contre la tentation de vouloir jouer les gendarmes du monde [Contre la gendarmerie planétaire, Marianne, n°731, 23 avril 2011]. Gendarmes ou pompiers du monde : le dilemme est le même. Si des puissances trouvent leur intérêt marchand à relancer la guerre autrefois « froide » entre géants sur le dos des petits peuples d’Ukraine et d’ailleurs, il n’est pas de notre devoir de nous laisser embrigader dans ces délires binaires, manichéens, qui interdisent toute expression libre. S’il est un devoir, c’est de nous soucier des flammes qui gagnent nos cités, avant qu’il soit trop tard.

     

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